Ce court texte a été rédigé en anglais par le père Clarence d’Entremont et publiés dans le Yarmouth Vanguard  le 10 janvrier 1989. Traduction de Michel Miousse

 

12. ELLE PRÉSIDA EN CONSEIL DE GUERRE CONTRE SA FAMILLE.

       

Elle s’appelait Marie-Madeleine Maisonnat, née en 1694-95, fille de Pierre Maisonnat, appelé Baptiste et de Madeleine Bourg, dont je vous ai parlé ces deux dernières semaines. Cet enfant allait jouer un rôle primordial dans l’histoire d’Annapolis Royal durant la dernière moitié de ce siècle.  

Quand nous lisons sur les enfants issus du « second mariage » de Madeleine Bourg avec Pierre Leblanc jr, incluant les ancêtres d’un nombre de Leblanc des Comtés de Yarmouth et de Digby, en l’occurrence Jean Simon et Charles, on peut difficilement croire qu’il y ait eu quelques relations entre eux.  Le révérend Ebenezer Parkman, pasteur de Westboro, Massachusetts, où Jean Simon Leblanc résida pendant l’exil, tenait un journal personnel dans lequel sont inscrites 43 visites qu’il fit à Jean Simon et sa famille, de 1756 à 1761.  Il décrit celui-ci comme étant un personnage « gentil, sociable, aimable et posé. »  Sa demi-sœur, au contraire, apparaît comme quelqu’un de dominant, pas très sociable et parlant à tort et à travers. 

John Knox, un officier de l’armée britannique, qui lui rendit visite un matin d’octobre 1757, nous parle dans son « Journal Historique », de cette visite en ces termes : « Apercevant un jeune homme portant des vêtements bleus, avec un chapeau de soldat entouré d’un cordon sur sa tête, j’ai supposé qu’il était domestique au service d’un Officier et par conséquent dirigeai mon regard vers lui et son chapeau, pour essayer de voir s’il allait saisir l’allusion ;  mais  le pauvre garçon, bien que vêtu comme un soldat, était un idiot ;  son père avait autrefois été un Officier de haut rang fort estimé dans les environs et était marié à une de ses filles ; elle sembla grandement offensée de la façon dont je regardais son petit-fils, elle me dit alors fermement, 'Tu peux le toiser mais je peux t’assurer qu’il est un …fils, aussi bon que toi-même, etc, etc.. !  J’ai malheureusement répliqué que j’avais supposé qu’il était le fils d’un Milicien Français…ou quelque chose du genre.  Je ne peux pas décrire sa colère devant cette réponse ; elle ne pouvait se contenir plus longtemps et, après avoir donner libre cours à un éventail d’expressions de colère, elle conclut avec ces paroles «  Moi j’ai rendu au Roi Georges de plus importants services que vous n’en avez jamais rendu ou, peut-être le pourrai jamais ; et ceci est bien connu des gens en autorité.’  À quoi un Officier qui m’accompagnait répondit : Tout à fait vrai madame ; je suppose que c’était en conseils’.  Il allait ajouter quelque chose de plus mais la dame devint si outrageante que  nous avons conclu qu’il était temps de décamper. » 

Précédemment, John Knox l’avait appelé « Une vielle gentille dame française…d’obédience papiste dont les filles, les petites filles et autres relations, ont tour à tour, épousé des officiers et autres gentlemen de cette garnison (Annapolis), dont quelques-uns étaient de rang respectable ; les dames acquirent bientôt de l’influence, l’esprit des soldats et les caractéristiques d’un bon officier furent graduellement remplacés par la rusticité ;  

Les dames, en bref, faisaient ce qu’elles voulaient, racontant qu’elles mettraient la bonne nature de leurs maris dans une pipe et dans un extraordinaire tintement de verres, en soirée. » 

L’auteur continue ensuite en disant que si un simple citoyen était surpris par un Officier « dans une maison publique à noyer les soucis de la journée…sans égard à leur saleté », ils se contentaient de répondre : J’ai été envoyé pour terminer un travail pour Madame.  Et si un soldat était détenu, la vieille dame ordonnait qu’on le relâche au nom de sa propre autorité, laquelle était amplement suffisante et qu’aucune autre requête ne devait être faite à ce propos.  « Je suis aussi assuré », nous dit John Knox, que « cette femme présidait à ce moment aux conciles de guerre dans le fort, quand des mesures furent prises pour décourager l’ennemi commun, sa bonne famille et les paysans. »  Sans aucun doute, elle avait hérité quelque chose de son père Baptiste.  

En 1711, lorsqu’elle avait environ 16 ans, elle épousa à Port-Royal, devant un Ministre protestant, sûrement contre le gré de sa mère, William Winniet, né en France de parents Huguenots.  Il fut pour un temps le principal marchand de cette Province. Son commerce couvrait pratiquement toute la Nouvelle-Écosse, avec des ramifications aussi loin qu’à Boston.  En 1729, il reçut le titre d’Honorable, quand il devint membre du Concile des Gouverneurs d’Annapolis, où, souvent, il manifestait de la sympathie envers les Acadiens, au point d’être suspecté et détesté de ses collègues.  Il périt par noyade en 1741 dans le port de Boston lors d’un voyage d’affaire, léguant tous ses biens réels et personnels, lesquels étaient considérables, « à ma femme bien aimée Madeleine Winniet » qu’il avait nommé son exécutrice testamentaire.  

Nous ne connaissons pas la date du décès de Marie-Madeleine Maisonnat.  Au recensement d’Annapolis de 1768, elle est enregistrée comme vivant seule.  Mais en 1770, elle est avec deux « Acadiens » et deux autres personnes qu’on dit « Américains. » 

William Winniet et Marie-Madeleine Maisonnat eurent 13 enfants, sept garçons et six filles, tous nés à Annapolis. Les filles ont épousé des personnages importants comme Alexander Cosby, commandeur de Canso, lieutenant gouverneur d’Annapolis, lieutenant-colonel du 40ième régiment, beau-frère de Richard Philipps, gouverneur de la Nouvelle-Écosse ; c’était Anne.  Élizabeth épousa le major John Hatfield, gouverneur d’Annapolis jusqu’à ce qu’il succède à Halifax à Charles Lawrence comme lieutenant général.  Marie-Madeleine, ainsi nommée en l’honneur de sa mère, épousa Edward Howe, un des leaders d’Annapolis, bien connu dans l’histoire pour avoir été frauduleusement assassiné par les Amérindiens qui l’accusaient de les avoir insultés dans leurs croyances religieuses. 

Pour ce qui est des garçons, Joseph devint un membre de l’assemblée législative de Halifax et juge de la cour de probation.   

Ils étaient les grands-parents de William Robert Wolseley Winniet, Gouverneur de la colonie de Cape Coast en Afrique de l’Ouest et gouverneur général du district de Cape Coast.  Un autre des garçons, William, mentionné dans les registres d’église comme Guillaume Ouinet, fut le seul de la famille à épouser une Acadienne, qui fut envoyé en exil à Boston par son beau-frère John Hatfield. 

Et voilà, c’était l’histoire de Marie-Madeleine Maisonnat, de sa mère Madeleine Bourg et de son père Pierre Maisonnat.  Juste comme la France avait son Cyrano de Bergerac, l’Acadie avait son Baptiste de Bergerac.