Ce court texte a été rédigé en anglais par le père Clarence d’Entremont et publiés dans le Yarmouth Vanguard  le 13 juin 1989. Traduction de Michel Miousse 

 

24. ELLE FUT FORCÉE DE LE REGARDER PENDRE 40 DE SES HOMMES AVEC UN LASSO AUTOUR DE SON COU.

 

Elle s’appelait Françoise-Marie Jacquelin, originaire d’un endroit appelé Nogunt-le-Rotrou en France et fille d’un docteur nommé Jacques Jacquelin.  Vers la fin de l’année 1639, Charles de La Tour avait demandé à son administrateur et secrétaire Desjardins d’aller en France pour lui ramener une femme.  Il revint l’année suivante avec Mademoiselle Jacquelin.  De La Tour et elle-même étaient alors complètement étrangers l’un pour l’autre.  Peu après son arrivée au début du printemps, le mariage eut lieu au Fort St-Louis qui se trouvait aux Buttes de Sable* à Villagedale dans le Comté de Shelburne ; le mariage fut officié par les pères Capucins, assistés d’une large audience incluant Claude de La Tour, le père de Charles et sa femme. 

Charles de La Tour était alors Gouverneur de l’Acadie.  Il partageait ce titre avec Isaac de Razilly, celui qui avait fondé La Have en 1632.  Razilly décéda en 1636.  Il avait désigné comme successeur le Sieur de Poincy qui avait été son administrateur. Mais il arriva qu’une de ses connaissances, le très ambitieux et arrogant Charles d’Aulnay, Sieur de Menou et de Charisnay, s’empara du pouvoir et transféra la colonie de La Have à Port-Royal. 

Le Sieur d’Aulnay n’était pas satisfait de partager l’administration de l’Acadie avec Charles de La Tour et fit le serment d’écraser de La Tour, même à mort, si nécessaire.  Charles de La Tour avait deux forts, celui de Villagedale, mentionné précédemment et un autre à l’embouchure de la rivière St-Jean au Nouveau Brunswick, le fort Sainte-Marie.  À l’automne 1642, d’Aulnay, sur son retour de France vers Port-Royal, profitant de l’absence de La Tour et de sa femme, s’arrêta au Fort St-Louis en compagnie du meilleur de sa garde pour y mettre le feu ; le fort entier fut consumé, y compris l’église que les Pères Récollets y avaient érigé.  Ce fort était le premier et le plus grand que le Cardinal Richelieu, alors secrétaire d’état pour la France, avait demandé d’ériger dans ce qui était alors la Nouvelle-France, incluant l’Acadie. 

Bien qu’il ait ainsi fait de La Tour un canard boiteux,  le rapace d’Aulnay ne l’avait pas encore assez écrasé à son goût.  La Tour possédait encore une citadelle fortifiée à l’embouchure de la rivière St-Jean gardée par 50 soldats.  Après avoir brûlé le Fort St-Louis, d’Aulnay demeura quelques mois à Port-Royal pour rafraîchir son ravitaillement et se dirigea par la suite vers Fort Sainte-Marie.  Il mit le fort en état de siège.  La Tour était présent au fort à ce moment, prêt à se défendre contre le premier assaut de l’ennemi.  Mais d’Aulnay choisit de bloquer toutes les entrées du fort et de réduire ses occupants à la famine.  

Mais entre temps !   

Il y avait déjà deux mois que d’Aulnay était ancré à l’embouchure de la rivière quand, arriva de France, le Saint-Clément, un vaisseau de 120 tonnes que Desjardins avait équipé pour La Tour.  La Tour s’organisa pour passer à son bord.   

Ils naviguèrent vers Boston pour y trouver de l’aide et revinrent avec quatre vaisseaux armés auxquels d’Aulnay n’était pas associé ; voyant cela, d’Aulnay prit la poudre d’escampette vers Port-Royal.  Le siège avait duré presque cinq mois. 

Charles d’Aulnay était trop orgueilleux pour admettre sa frustration et trop pressé de se débarrasser de La Tour pour lâcher prise.  Durant tout ce temps, la remarquablement fidèle et courageuse Françoise-Marie Jacquelin avait donné un précieux coup de main à son mari.  À Boston, elle eut tellement de succès que les auteurs nous disent que lorsque d’Aulnay en eut vent, sa rage ne connût plus de limites.  Il écrivit une insolente et abusive lettre au gouverneur Winthrop. 

Lorsque Françoise-Marie revint au fort sur la Rivière St-Jean, son mari se dirigea vers Boston pour affaires avec sept de ses hommes, laissant le fort entre les mains de son épouse.  Apprenant cela, Charles d’Aulnay se dirigea immédiatement vers la rivière St-Jean.  Voici ce qui arriva, tel que mentionné par Nicolas Denys, un pionnier acadien de l’époque :  « (Madame La Tour), après avoir soutenu toutes les attaques de d’Aulnay pendant trois jours et trois nuits et après l’avoir contraint à se retirer à l’abri de la portée de ses canons, fut finalement obligée de capituler le quatrième jour, un jour de Pâques (le 16 avril 1645), ayant été trahie par un Suisse qui était alors de garde (Hans Vaner), pendant qu’elle permettait aux hommes de se reposer, espérant avoir un peu de répit.  Le Suisse fut amené à la corruption par les hommes d’Aulnay et leurs permirent de donner l’assaut auquel résista encore pour quelque temps la Dame commandant à la tête des troupes.  Elle ne se rendit qu’à la dernière minute sous condition qu’il (d’Aulnay) promette d’épargner les hommes. 

Sans respect pour ses promesses, d’Aulnay le barbare demanda aux soldats lequel d’entre eux accepterait de pendre les autres en échange de sa vie.  Un certain André Bernard s’avança, choisissant d’être le bourreau de ses compagnons d’arme dans le but de sauver sa peau.  Le cruel et dégoûtant d’Aulnay passa une corde autour du cou de Françoise-Marie, la fit probablement monter sur la plate-forme, l’attachant rapidement à un poste situé devant quelques échafauds sur lesquels montèrent un après l’autre, 40 des soldats qui avaient si vaillamment défendu le fort de leur maître, sous le commandement de sa femme, jusqu’à ce que chacun des 40 soldats fut pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’en suive.  Françoise-Marie, forte de caractère comme elle l’était, ne put soutenir la vue d’un tel massacre ; elle est morte d’horreur et de chagrin quelques jours plus tard.  Elle est connue dans l’histoire comme étant « l’Héroïne de l’Acadie »  

C’est un des épisodes les plus sombres de l’histoire de l’Acadie.  Même lors de l’expulsion qui eut lieu 110 à 115 ans plus tard, aussi inhumain qu’il fut, nous n’avons pas trouvé pareille cruauté que celle de pendre des innocents.  Les Anglais, bien sur, pendirent deux Acadiens et trois Amérindiens à Boston, comme je l’ai mentionné dans l’histoire no. 5,  mais ce fut après qu’ils furent jugés et trouvés coupables de piraterie. Est-ce que les Amérindiens allèrent aussi loin ?   « La malhonnêteté ajoutée à l’excès de barbarie dont il fit preuve aurait été difficile à croire si on l’avait attribué à un Amérindien. »