Ce court texte a été rédigé en anglais par le père Clarence d’Entremont et publiés dans le Yarmouth Vanguard  le 27 juin 1989. Traduction de Michel Miousse

 

26. IL A PRIÉ ET SA VIE FUT ÉPARGNÉE.

 

Nous n’avons pas son nom mais seulement ses initiales « W.C. », avec lesquelles il avait signé une lettre, qu’il avait écrit de Port-Royal le 18 septembre 1703, à son Ministre, probablement en Nouvelle-Angleterre, et dans laquelle il lui disait qu’il l’avait entendu dire que Dieu entendait nos ardentes prières et qu’après avoir suivi son avis, sa vie fut épargnée. 

Il commence sa lettre en lui disant que la raison pour laquelle il lui écrit est qu’il a fait la promesse au Très Haut de faire connaître au monde la divine miséricorde qui lui fut accordée et qu’il avait aussi promis de demander à son Ministre que le Saint-Nom de Dieu soit béni et prié par sa Congrégation pour avoir entendu sa prière.  À la suite de quoi il entreprend de raconter toute l’histoire. 

Ceci se passait durant le conflit qui eut lieu en Acadie, plus particulièrement sur la côte Sud-ouest de la Nouvelle-Écosse à la fin du 17ième siècle et au début du 18ième entre les Français et les Amérindiens d’une part et les pêcheurs de la Nouvelle-Angleterre d’autre part.  L’Acadie avait été prise par les Anglais en 1690.  Bien qu’elle fut retournée à la France en 1700 par le Traité de Ryswick, les luttes d’un côté comme de l’autre des deux factions continuèrent à perdurer pendant de nombreuses années.  La raison de ces combats ?  La sempiternelle question de la pêche à l’intérieur des limites de prohibition. Comme les gadgets sophistiqués d’aujourd’hui pour mesurer les distances n’avaient pas encore été inventés, les pêcheurs de la Nouvelle-Angleterre devaient se fier à leurs yeux, du fait qu’il leur était interdit de pêcher aussi longtemps qu’ils apercevraient la côte, laquelle, comme aujourd’hui, était sous la surveillance de patrouilles. 

Ce n’est mentionné nulle part mais fort probablement que M. « W.C. » fut surpris à pêcher à l’intérieur des limites de Cap Sable.  C’était en janvier 1703.  Il fut pris par un croiseur Français de Port-Royal.  Ayant été gêné par un vent contraire, le croiseur fut obligé de trouver refuge dans un havre de Cap Sable.  C’est par la suite que le Capitaine ordonna à deux de ses hommes d’emmener le prisonnier à Port-Royal.  

Il est assez incroyable qu’ils aient été envoyés pour parcourir au-delà de 100 miles à pieds, en hiver, à travers les bois et les buissons, les rivières et les marécages, les collines et les vallées, n’ayant emporté avec eux, tel que mentionné dans la lettre, que « quelques morceaux de pain. »  

Ils quittèrent dans la soirée et marchèrent toute la nuit.  Le prisonnier n’avait ni souliers ni bas n’ayant qu’une pièce de peau recouvrant ses pieds.  

La neige était vraiment épaisse, tellement qu’ils ne progressèrent que très lentement.  Après un jour ou deux de marche, leurs provisions furent épuisées.   

Exténués par la fatigue et la faim, rampant jour et nuit sans subsistance, perdus qu’ils étaient dans les bois, ne sachant quelle direction prendre, ils se décidèrent finalement à faire une pause. 

C’est par la suite qu’un des Français se mit à charger son fusil et à le pointer sur le prisonnier en lui disant qu’il était impossible désormais de se rendre à Port-Royal.  « En conséquence de quoi il ne reste plus rien à faire, lui dit-il, que de te tuer et de manger ta chair. »  Le prisonnier lui demanda alors de lui laisser adresser une prière à Dieu avant de mourir, lequel vœux lui fut accordé.  « Alors que je priais »,  écrivit-il à son Ministre, « je me suis rappelé que vous aviez dit du haut de votre chaire que les prières peuvent accomplir de grandes et merveilleuses choses, qu’elles peuvent fermer la gueule des lions et arrêter la violence d’un incendie.  J’ai alors commencé à implorer intensivement Dieu de manifester son grand pouvoir en donnant un meilleur cœur à ces hommes qui s’apprêtaient à prendre ma vie. » 

Il dit qu’il avait prononcé ces mots avec tant de conviction que l’homme français, paraissant avoir les larmes aux yeux, lui ordonna de se relever, qu’ils allaient continuer à marcher pour une autre journée au moins.  

On lui demanda par la suite d’aller chercher du bois pour allumer un feu.  C’était le soir, alors que l’obscurité tombait et que les objets devenaient de moins en moins perceptibles, même de près.  Saisissant l’opportunité, il se cacha dans les bois toute la nuit, réussissant à échapper à toute tentative de découverte jusqu’au matin suivant où ses ravisseurs quittèrent l’endroit. 

Étant un pêcheur il ne fut pas long à trouver ses repères pour enfin atteindre la côte.  Une fois rendu sur place, il trouva de nombreuses palourdes qu’il s’empressa de dévorer, n’ayant rien mangé depuis au moins deux jours.  Nous pouvons être surs qu’il avait atteint Grosses Coques. 

Les deux Français atteignirent finalement Port-Royal où ils furent jetés en prison pour avoir laissé échapper leur prisonnier.  Le Gouverneur, qui était alors Jean-François de Bouillan, envoya deux autres hommes capturer le fugitif en leur disant qu’ils n’avaient pas à se préoccuper de le ramener avec eux.  Par chance ils finirent par le retrouver ; c’était quatre jours après qu’il ait fui.  Ils lui ont procuré de la nourriture et des chaussures.  Qu’il soit encore vivant tenait du miracle, après une telle épreuve, si pauvrement vêtu tout ce temps dans le froid glacial de l’hiver et n’ayant que les arbres pour se protéger des tempêtes de neige.  Il était trop faible pour marcher.  Ils durent le porter sur leurs épaules jusqu’à Port-Royal. 

La lettre se termine sur ces mots : « J’ai reçu ces faveurs et bien d’autres de la part de mon Bon Dieu pendant mon emprisonnement.  Que son Saint Nom soit béni et honoré pour l’éternité pour tout cela.  Je vous demande monsieur de me laisser savoir ce que je peux faire pour Notre Grand et Bon Dieu. » 

Cette histoire est tirée de la Collection of the Massachusetts Historical society, vol.46(1874), dans laquelle la lettre fut publiée.