Ce court texte a été rédigé en anglais par le père Clarence d’Entremont et publiés dans le Yarmouth Vanguard  le 5 septembre 1989. Traduction de Michel Miousse

 

36. DEUX MARTYRS ACADIENS 

 

Le 200ième anniversaire de la Révolution Française apporta de la joie pour plusieurs, de tristes souvenirs pour d’autres.  Pour les Acadiens, cela ramène en notre esprit le poids du souvenir de deux de nos sœurs, Anne Le Prince et sa fille Anatasie, qui furent exécutées, à l’époque, pour avoir caché un prêtre Catholique. 

Anne LePrince, fille d’Antoine LePrince et d’Anne Trahan, est née en 1713 à Windsor, N.E., alors appelé Pisiquid.  C’est aussi là qu’elle épousa vers 1743, Sylvain LeBlanc né en 1719, fils de Jean LeBlanc et de Jeanne Bourgeois.  Très tôt après la naissance de leur fille Anastasie en 1755, qui eut aussi lieu à Pisiquid, ils furent déportés en Angleterre où Sylvain décéda l’année suivante à Liverpool. 

En 1767, nous retrouvons Anne LePrince avec sa famille en France, à Morlaix, dans le Département du Finistère de la Bretagne.  Elle habitait toujours là avec sa fille Anastasie ce soir du 19 juin 1794 où l’abbé Augustin LeClec’h frappa à sa porte pour lui demander refuge.  Le clergé de France avait été sommé par les révolutionnaires de prêter serment à la Constitution Civile du Clergé, qui statuait que le clergé de France était indépendant de la Volonté Divine.  Le 6 février 1791, l’abbé LeClec’h refusa publiquement de prêter serment.  Malheureusement, le pasteur de la paroisse où il se trouvait avait un point de vue tout à fait différent.  Dans le but de se conformer à l’édit du Pape qui interdit toutes relations en matière religieuse avec toute personne ayant prêté serment, l’abbé Le Clec’h déclara le 2 octobre de cette même année que jusqu’à nouvel ordre «  il entendait sévir contre toute relation avec le pasteur constitutionnel de la paroisse. » 

C’était pour lui le début d’une vie de nomade irrégulière qui allait durer près de trois ans.  Sa situation empira gravement lorsque la nouvelle loi pénale fut initiée contre ceux qui avaient refusé de prêter serment.  Arriva par la suite la fameuse loi du 26 août 1792, par laquelle tous les prêtres qui s’obstinaient à ne pas prêter serment devaient quitter la région dans les 15 jours suivants, sous peine de sévères sanctions. 

Après être passé au travers de plusieurs risques importants et avoir échappé à plusieurs périls, il réussit finalement vers la fin du printemps 1794, avec l’aide d’un neveu à monter à bord d’un bateau qui l’emmènerait à bord d’un sloop navigant vers l’Angleterre.  Malheureusement, une mer agitée le força à faire demi-tour.  Il accosta sur les rives de la Bretagne, à environ trente miles au Nord est de Morlaix.  En dépit de la distance, il décida immédiatement de se mettre en marche.  Il arriva à la maison de Anne LePrince vers 10 heures du soir.  L’abbé Le Clec’h et Anne LePrince étaient de parfaits étrangers l’un pour l’autre.  Toutefois, une sœur de l’abbé Le Clec’h était sous directrice du couvent des Sœurs Carmélites de Morlaix, là où Marie-Modeste LeBlanc, fille d’Anne LePrince avait fait sa profession de foi en 1788. 

L’arrestation de l’abbé Le Clec’h allait avoir lieu le jour suivant.  En effet, dans la soirée du 20 juin, vers six heures, deux agents de la Municipalité de Morlaix arrivèrent à la maison de Anne LePrince, alors déclarée comme personne dans le besoin, dans l’unique but de s’enquérir de ses besoins.  Anastasie, croyant que ces agents étaient venus pour arrêter l’abbé Le Clec’h, s’empressa d’aller avertir le prêtre qui se cachait à l’étage.  Les agents, perplexes devant cette attitude, la suivirent et découvrirent le prêtre. Il fut immédiatement constitué prisonnier et emmené avec Anastasie devant la Direction de Morlaix qui était constitué d’un corps de cinq hommes dotés de pouvoirs exécutifs. 

Dans le but d’obtenir suffisamment d’évidence de culpabilité, les autorités municipales dépêchèrent quatre officiers pour aller perquisitionner la maison d’Anne LePrince.  Ils trouvèrent des articles qui pouvaient appartenir à l’abbé Le Clec’h ainsi que plusieurs objets appartenant aux Sœurs Carmélites.  Une fois l’investigation de la maison complétée, des sceaux légaux furent apposés sur les portes de chaque chambre et Anne LePrince fut emmenée comme prisonnière. 

Un rapport fut remis sans délai. Ceci permit à la Direction de commencer immédiatement l’interrogatoire de l’abbé Le Clec’h.  Celui-ci dura trois heures, jusqu’aux environs d’une heure du matin.  Étant donné la franchise des réponses de l’abbé, les autorités émirent le jour suivant, le 21 juin, un ordre par lequel l’abbé devait comparaître devant le Tribunal Révolutionnaire de Brest, à quelques 60 kilomètres de Morlaix.  Anne Le Prince et sa fille Anastasie allaient y être emmenées avec lui. 

Arrivés à Brest le 23 juin, les prisonniers furent immédiatement confinés à la prison du Château.  Le procès fut fixé au 1er juillet.  L’attorney général du Tribunal Révolutionnaire de Brest était un religieux défroqué de 58 ans qui s’était impétueusement tourné vers la Révolution. 

En ces jours de révolution, être accusé revenait pratiquement à être condamné. Le verdict, qui fut immédiatement prononcé après un examen rapide des faits, contenait les clauses suivantes :  « Le Tribunal ordonne que le dit August Clec’h, devra être remis entre les mains de l’exécuteur des causes criminelles pour être mis à mort en accord avec les articles 10, (etc.)  Sentence Anne LePrince et sa fille Anastasie à être exécutées conformément aux articles 2 et 3 (etc.) » 

Le procès s’ouvrit à 8 heures du matin le 1er juillet 1794.  Dans l’après-midi du même jour, L’abbé Augustin Le Clec’h, âgé de 55 ans, Anne LePrince, 80 ans et Anastasie LeBlanc 38 ans, commencèrent l’ascension de l’échafaud  érigé sur la place appelée « Le Triomphe du Peuple », sur la place commune de Brest, pour y recevoir la palme de martyrs. 

Et c’est ainsi qu’un autre assassinat judiciaire fut consommé dans le sang d’innocentes victimes ayant été trouvé coupables d’accomplir leurs obligations les plus sacrées jusqu’à la fin. 

Le souhait qui vient naturellement à l’esprit de quiconque en ce moment est que ces martyrs puissent un jour être élevés par l’Église jusqu’aux honneurs de l’Autel.  Cela constituerait une des plus grandes gloires de l’Église de la Nouvelle Écosse.  Ce serait aussi une auréole pour le peuple Acadien.