Ce court texte a été rédigé en anglais par le père Clarence d’Entremont et publiés dans le Yarmouth Vanguard  le 3 octobre 1989. Traduction de Michel Miousse

 

40. L’ÂGE D’OR DES ACADIENS D’AUTREFOIS.       

 

On a souvent dit que Longfellow, dans son poème ÉVANGÉLINE, avait exagéré quelque peu la simplicité de la vie que menait les Acadiens avant l’Expulsion.  En effet, ils n’étaient pas toujours des anges.  Il y avait parfois de sérieuses disputes entre eux, quelques-uns d’entre eux ayant même été condamné à être fouetté avec le « chat à neuf queues » lequel était constitué de neuf cordes agrémentées d’écrous ou de petites retailles de fer.  Mais ceux-ci étaient l’exception. 

Il existe une description de leur vie simple qui demeure très peu connue des historiens.  Elle fut écrite en 1790 par Moses Delesdernier, originaire de Suisse et qui arriva en Nouvelle Écosse en 1750.  Il a habité quelque temps en compagnie des Acadiens de Pisiquid, devenue aujourd’hui une partie de Windsor.  À la requête du Dr, Andrew Brown, de Halifax, qui avait fait une vaste étude sur la vie des Acadiens, il fut envoyé pour effectuer ce qu’il appelait « une Observation de la Situation, des Coutumes et des Manières des Anciens Acadiens », dont nous avons ici quelques extraits. 

« Les Acadiens sont les plus innocentes et vertueuses personnes, que j’aie rencontré ou entendu parler dans n’importe quelle histoire.  Ils vivent dans un parfait état d’égalité, sans distinction de rang dans la société.  Le titre de « Messieurs » n’existe pas entre eux.  Ignorants des luxures et même des agréments de la vie, ils se contentent d’un simple mode de vie qui dérive aisément de la culture de leurs terres.  Très peu d’ambition ou d’avarice fut observée entre eux ; ils s’entraident avec la plus bénévole des libéralités ; ils ne manifestent aucun intérêt pour l’accumulation d’argent ou d’une autre propriété.  Ils étaient humains et hospitaliers envers les étrangers, et très libéral envers ceux qui embrassent leur religion.  Ils étaient vraiment remarquables pour l’inviolable pureté de leur morale. Je n’ai recueilli aucun cas de naissance illégitime parmi eux, même aujourd’hui.  Leurs connaissances de l’agriculture étaient très limitées, bien qu’ils cultivent très bien leurs terres irriguées. 

Ils étaient complètement ignorants des progrès des arts et des sciences.  Je n’ai connu aucune personne capable de lire ou écrire, quelques-uns le pouvaient mais de façon très imparfaite, et aucun d’eux n’avait appris les rudiments du commerce. Chaque fermier était son propre architecte et chaque propriétaire était fermier.  Ils vivaient de façon presque entièrement indépendante des autres nations, excepté pour se procurer du sel et des outils, du fait qu’ils n’utilisaient que très peu de fer dans leurs pratiques agricoles. 

Ils produisaient les matières propres à faire leurs vêtements, lequel était constitué d’un uniforme.  Ils privilégiaient le noir et le rouge avec des rayures le long des jambes et une variété de rubans et de longs serpentins. 

Nonobstant leur négligence, leur absence de volonté et leur maigre connaissance de l’agriculture, ils ont constitué d’abondants dépôts de provisions et de vêtements et ont aussi de confortables maisons. 

Ils étaient forts, en santé, capables d’endurer les travaux les plus durs, et vivaient généralement jusqu’à un âge avancé, bien qu’ils n’aient jamais recours à un médecin. Les hommes travaillaient dur à planter, à récolter et en saison lorsque les digues devaient être construites ou réparées, ainsi qu’à toute autre occasion où le travail était urgent.  Ils se sécurisaient ainsi pour la moitié d’une année au moins, qu’ils avaient le loisir de passer en fêtes et anniversaires, qu’ils appréciaient plus que tout.  Mais les femmes étaient des travaillantes plus assidues que les hommes, même si elles prenaient une part considérable dans leurs amusements.  Bien qu’ils étaient presque entièrement illettrés, il était rare de voir quelqu’un demeurer silencieux longtemps en compagnie d’un autre, ils ne semblaient jamais à cours de sujets de conversation.  Pour conclure, ils semblent toujours gais et avoir le cœur léger, et en toute occasion être unanimes.  Si parfois quelques disputes apparaissent dans leurs transactions, etc., ils les soumettent toujours à l’arbitrage et leurs derniers recours s’adressent au prêtre.  Bien qu’il me soit arrivé de voir des cas de mutuelles récriminations suites à ces décisions, vous ne découvriez que rarement voir même jamais entre eux quelque idée de malice ou de vengeance.  Dans les faits, ils étaient parfaitement accoutumés à agir de façon candide dans toutes les circonstances ; et vraiment, « s’il existe un peuple qui peut se réclamer de cet Âge d’Or décrit à travers l’histoire, c’était les Acadiens d’autrefois. » 

Une autre description des Acadiens, d’une nature complètement différente, nous est donnée par un docteur de Beverly au Massachusetts du nom de Robert Hall.  En 1731, il fit un voyage en Nouvelle Écosse lors duquel il tint un journal qui fut publié en 1906 dans le « Historical Collections of Essex Institute ( Salem, Mass.).  Il y décrit son voyage à bord du vaisseau de Boston à Chignectoo, lequel s’étala du début juin jusqu’à la fin août.  Il a suivi la côte du Maine jusqu’à Grand Manan, a ensuite traversé la Baie de Fundy et est entré dans le Bassin d’Annapolis* jusqu’à la ville même.  Jusque là il ne décrit que les scènes et donnes le nombre de maisons qu’il aperçoit. 

On peut dire la même chose de ce qu’il a vu à Chignectoo, où il mit pied à terre et rencontra les Acadiens, qui, par leur façon de vivre si différente des habitants de la Nouvelle Angleterre, le stupéfièrent tellement qu’il en donne une description. 

Il raconte qu’à l’endroit ou il logeait la nuit, il fut surpris de voir quelques membres de la famille, « juste avant d’aller se coucher, se mettre à genou pour prier le Très Haut de leurs dévotions alors que d’autres près d’eux discutaient et fumaient.  Ils font tous leurs prières, mentalement mais non oralement, chaque soir et chaque matin, non pas ensembles, mais chacun leur tour, et quelques fois en groupe de deux ou trois, mais jamais en conjonction avec les autres.  Les femmes ici diffèrent tellement de celles de la Nouvelle Angleterre dans leur façon de s’habiller, sans parler des souliers de bois, comme elles diffèrent par leurs caractéristiques et leur teint qui est plutôt sombre en raison de leur habitude de vivre dans la fumée l’été pour se protéger des moustiques, et l’hiver pour se protéger du froid.  Ils n’ont qu’une seule pièce dans leur maison… 

Leurs lits sont construits un peu comme les lits d’une cabine de marin, mais fermé tout autour… à l’exception d’un petit trou sur le côté, juste assez gros pour ramper à l’intérieur, devant lequel tombe un rideau au pied d’une petite marche qui leur permet de s’y glisser.  Ils n’avaient pas plus de deux ou trois chaises dans la maison. 

… J’ai vu quelque chose comme deux chopes pour ces Français… quand ils te paient la traite avec des boissons fortes, ils les transportent dans un large bassin et vous donnent une (tasse en métal) pour l’y plonger.  Les vêtements des femmes sont assez bien, mais ils donnent l’impression d’avoir été « enfilé avec des fourches à foin, et très souvent leurs bas leur descendent sur les talons. »  

Il nous parle de deux « grosses maisons » ou églises dans le village, « sur l’une d’elle, ils hissent un drapeau le matin et le soir pour faire les prières ; dans l’autre, le prêtre n’apparaît qu’une fois par jour. »  Un matin qu’il s’était levé à cinq heures, il s’en allait prendre une marche lorsqu’il aperçut un prêtre qui s’en allait à l’autre église, « vêtu comme un idiot dans des jupons, avec un homme qui le suivait derrière avec dans une main, une cloche qu’il agitait devant chaque porte et une chandelle allumée dans une lanterne dans l’autre. » 

Comme nous le disons en français, « autre temps, autres mœurs. »