Ce court texte a été rédigé en anglais par le père Clarence d’Entremont et publiés dans le Yarmouth Vanguard  le 19 juin 1990. Traduction de Michel Miousse

 

77. L’AVENTURE DE BÉNONI D’ENTREMONT¸AVEC LE « BONAVENTURE » 

 

Benoni D’ENTREMONT était tout un homme.  Né en 1745 dans l’actuel Barrington, il fut envoyé à l’âge de 11 ou 12 ans avec sa famille en exil au Massachusetts, où il y demeura 10 ans. 

Après son retour d’exil, il s’impliqua dans les affaires municipales du Comté de Yarmouth.  Il fut le premier Magistrat Acadien et Juge de Paix de la Nouvelle Écosse, assermenté en 1780.  La même année, il devint le premier Assesseur de la Municipalité d’Argyle, et, l’année suivante il fut nommé premier Trésorier du district.  En 1813, il fut nommé Juge à la Cour Interne de la Commune pour le Comté de Yarmouth, une position, qu’il avait déjà tenu pendant de nombreuses années dans le District d’Argyle. 

En 1799, il construisit la première maison en planches de Pubnico, laquelle est toujours debout.  Il a du être un homme riche, si on considère qu’à l’époque la richesse d’un homme était évaluée en fonction des propriétés qu’il possédait. 

La tradition nous a rapportés plusieurs événements le concernant.  Il avait un vaisseau, le « Bonaventure », à bord duquel il faisait de fréquents voyages à Halifax et à St. Pierre et Miquelon.  En 1781, lors d’un retour de St. Pierre et Miquelon, son vaisseau fut arraisonné par des pirates sur la côte du Comté de Shelbourne.  Je vous présente ici ce que les écrits de la tradition nous ont transmis, quoique les évènements aient été recueillis par brides au moment où ils se déroulaient, durant la troisième semaine du mois de mars. 

Alors qu’il s’apprêtait à entrer à Lockeport, il vit un vaisseau s’approchant du sud.  Pensant que ce vaisseau pouvait venir de Pubnico, il décida d’attendre pour voir s’il pouvait obtenir des nouvelles de chez lui.  Mais il se trouve que c’était un vaisseau pirate.  S’emparant du « Bonaventure », les pirates renvoyèrent Bénoni et ses hommes à terre.  Ils débarquèrent à Lockeport.  

Il semble que Bénoni avait à son bord une certaine quantité de spiritueux qu’il avait acheté à St Pierre et Miquelon.  Il était certain que les pirates se serviraient abondamment et qu’avec l’aide de quelques hommes de Lockeport, le « Bonaventure pourrait être facilement repris.  Simon Perkins, de Liverpool, nous donne dans son journal (1766-1812) les noms de ces hommes, c’est à dire, John Barry, Archelaus Crowell et un ou deux des Locke, le nom de l’un d’entre eux nous est mentionné ailleurs comme étant John Locke.  Il appert que le « Bonaventure », devenu plutôt calme, ne s’était éloigné que de deux miles de la rive. 

Sous le couvert de l’obscurité, nos sauveteurs, équipés de fusils chargés, se mirent à pagayer en silence vers le « Bonaventure. »  D’après le journal de Perkins, nous avons calculé que ça s’était  passé dans la soirée du 18 mars.  Ils furent à même d’atteindre le « Bonaventure » sans être remarqués ; effectivement, il n’y avait personne sur le pont.  Quoiqu’il en soit, ils n’eurent aucune difficulté à monter à bord du vaisseau. 

Faisant un vacarme épouvantable et tirant des coups de fusils, ils coururent vers l’escalier qui menait au poste des pirates qui, « si magnifiquement saouls » n’opposèrent aucune résistance.  

Il semble que lorsque les pirates s’emparèrent du vaisseau, ils gardèrent avec eux un des hommes de Bénoni comme pilote, c’était le capitaine Kinney.  Il fut d’une grande aide dans la soumission des pirates.  Étant le seul à être sobre, il se débarrassa des fusils, des couteaux dans leurs fourreaux et de toutes autres choses qui auraient pu servir d’armes.  Ensuite, la porte coulissante qui menait au poste fut clouée, retenant les pirates prisonniers à l’intérieur. 

Il semble que les pirates se dirigeaient vers le sud et que le vaisseau fut repris à la Rivière Jordan.  Perkins écrit en effet dans son journal que : « Lundi, le 19 mars- Le Capitaine Kinney est arrivé avec sa chaloupe.  Celle-ci, ayant été récupéré par M. D’Entremont, John Barry, Archelaus Crowell et un ou deux des Locke à la Rivière Jordan. »  De là, le vaisseau fut emmené jusqu’à Lockeport et les pirates, sous les huées des villageois furent emmenés devant un Magistrat pour subir leur procès.  Plusieurs personnes qui avaient souffert par le passé des corsaires, demandèrent à ce que les pirates soient pendus.  Mais Bénoni, « avec une préférence typiquement acadienne pour les sentences allégées », selon ce qui fut rapporté, décida qu’ils avaient été amplement punis par la perte de leurs armes et demanda à ce qu’on leur rende leur liberté, leur intimant toutefois de retourner d’où ils venaient et de plus jamais revenir. 

Et c’était une de ces multiples aventures concernant les pirates dont le compte rendu nous est parvenu de cette époque où plusieurs de ces maraudeurs écumaient les mers à la recherche d’une proie.   J’ai déjà raconté quelques-unes de celles-ci dans ces histoires. 

Voici une autre de ces aventures dans laquelle les pirates qui s’étaient emparé du vaisseau de Bénoni furent impliqués.  Cette histoire a été racontée par un petit-fils de Bénoni, Cyriaque d’Entremont (1840-1941) à Clara Denis, auteur de « Down in Nova Scotia » (1934 p. 265).  Le capitaine des pirates, aussitôt que Bénoni se fut identifié, lui dit : « J’étais à ta maison quelques jours auparavant et j’y ai trouvé des gens tous bien portants, l’endroit était dépouillé de tout, mais nous ne sommes pas restés longtemps, étant impatient de faire ta capture. »  Cette maison de Pubnico Ouest n’était qu’une cabane de bois rond qu’ils ont saccagée sans rien trouver.  Paul, le frère de Bénoni qui avait vu les pirates entrer dans le port, aurait rassemblé en hâte tout ce qui avait de la valeur pour aller le cacher dans les bois.  Il y avait une petite somme d’argent dans la maison évaluée à 250 livres qu’il cacha dans différentes cloisons de la maison.  Par la suite il prit son fusil et alla se cacher dans les bois, « en prenant soin de rester à portée de voix au cas où les pirates  s’aviseraient de molester les femmes qui étaient restées dans la maison. »  Il se pourrait que les pirates aient demandé aux femmes sous la menace, de leurs indiquer où se trouvait l’homme de la maison et qu’elles leurs aient dit qu’il était en ce moment sur son retour de St Pierre et Miquelon.

Et il existe beaucoup d’autres histoires, que les gens âgés nous ont raconté à propos des pirates.  On raconte qu’à la vue des pirates qui s’approchaient, trois ou quatre hommes se montraient à l’orée de la forêt, vêtus d’une certaine manière et qu’ils retournaient leurs vêtements de bord ou s’habillaient différemment pour faire croire aux pirates qu’ils étaient nombreux.  Il semble que parfois, ce scénario fonctionnait.