Ce court texte a été rédigé en anglais par le père Clarence d’Entremont et publiés dans le Yarmouth Vanguard  le 3 juillet 1990. Traduction de Michel Miousse 

 

79. UN COMPTE RENDU DES FUITES DES ACADIENS À L’ÉPOQUE DE L’EXPULSION.     

 

Nous savons qu’à l’époque de l’Expulsion des Acadiens, plusieurs d’entre eux s’enfuirent dans les bois.  Quelques-uns furent capturés pendant leur fuite, d’autres ont réussi à atteindre le « Canada » (Québec.)  Parmi les comptes rendus qui sont parvenus jusqu’à nous, il y en a un qui nous parle de la fuite à travers la forêt de quelques dix familles de Belliveau, Gaudet, Bourque, etc., qui, après avoir erré une année complète dans les bois, atteignirent finalement le Fleuve Saint-Laurent*.  Nous tenons cette histoire d’une vieille grand-mère Belliveau qui, plusieurs années plus tard, a raconté cette fuite à son petit-fils, avec beaucoup de détails. 

Vers la fin de l’été 1755, après avoir appris qu’ils étaient pour être embarqués sur des bateaux et envoyés en quelque endroit éloigné, ils prirent les bois.  Il se pourrait que, après avoir passé un dur hiver ils aient essayé d’atteindre le Québec.  Ils figurèrent qu’en suivant les Amérindiens, ils y parviendraient.  Mais les Amérindiens ne s’aventuraient pas loin des côtes.  De plus, les Amérindiens, lorsque les hommes étaient au loin à chasser pour la nourriture, étaient quelque peu impertinents avec les familles Acadiennes.  C’est alors qu’ils se sont séparés d’eux et qu’ils ont tenté leur chance à travers la forêt sans guide. 

Parmi eux il y avait des gens âgés, des femmes enceintes, de petits enfants et même des bébés, sans compter ceux qui étaient infirmes.  Les femmes transportaient leur plus jeune enfant sur leurs épaules, les hommes portaient les bagages, éclaircissaient le chemin des arbustes et des bosquets, exploraient les lieux, évitaient les marécages, faisaient un peu de chasse et de pêche, et, comme le soleil descendait, préparaient le campement pour la nuit.  La progression était lente.  Plusieurs fois ils eurent à construire, avec une hache et des couteaux, des radeaux de sauvetage rudimentaires pour traverser les multiples rivières qu’ils rencontraient.  La chasse se faisait avec des arcs et des flèches, parce qu’ils n’avaient aucune arme à feu ; ils firent la trappe aussi.  Ils s’organisèrent pour fabriquer des hameçons pour leurs lignes de pêche.  Ils se nourrissaient de toutes les sortes d’animaux sauvages qu’ils pouvaient attraper, des castors, des perdrix, des poissons, etc.  En été, ils mangeaient aussi de l’herbe et des baies. 

Le matin et le soir, quand les oiseaux annonçaient l’aube du jour et quand le crépuscule commençait à assombrir les alentours, tous agenouillés pour les prières du soir et du matin, ils s’en remettaient au Très Haut pour passer une nuit en paix ou une journée sans danger pendant le jour. 

C’est un miracle qu’ils aient pu progresser jours après jours, semaines après semaines, entourés de périls à tout moment, sans incidents nuisibles réels, bien qu’ils étaient continuellement pressés par de poignantes anxiétés. 

Il semble qu’ils ont entreprit leur voyage tard au printemps ou au début de l’été.

En octobre, n’ayant pas encore atteint le Fleuve Saint-Laurent, ils commencèrent à s’inquiéter, se demandant s’ils auraient à passer un autre hiver dans la forêt.  Les jours raccourcissaient, et finalement, la neige se mit à tomber.  Qu’allaient-t-ils faire ?  Encouragés par ceux qui étaient plus fort, plus ambitieux, plus résolus, ils continuèrent, prenant un jour à la fois, et ceci jusque vers la fin d’octobre. 

Finalement, « trois jours avant le « Jour » de la Toussaint, (le 29 octobre) ils arrivèrent à Cacouna, juste en bas de Rivière du Loup, plus morts que vivants, mais réconfortés d’avoir finalement atteint de grands espaces ouverts et la civilisation.  Ils allaient passer l’hiver là. 

Au printemps ils étaient en marche à nouveau, alors qu’ils commencèrent à remonter la rivière à la rame, en direction de Montréal.  Ils atteignirent finalement St. Grégoire, à 15 miles au sud-est de Montréal.  Ils ont dû entendre parler qu’il y avait déjà là quelques Acadiens de la Dispersion, peut-être de leurs parentés. 

Madame Belliveau, de qui nous tenons cette histoire, n’était pas du groupe qui ont fait ce voyage, mais elle a appris tous les détails de l’évasion par une de ses voisines, à St. Grégoire, qui s’est elle-même jointe aux fugitifs après avoir été envoyée en exil dans une des colonies du sud, le long de la côte Atlantique, où elle a perdu son mari.  Après quelques temps, elle fut en mesure d’atteindre Boston et de joindre une autre caravane qui voyageait aussi vers Montréal.  Assez heureusement, elle trouva ici quelques parents de son mari.  Ce sont ceux qui ont pris en note son compte rendu pour la  prospérité.  Elle « est morte entourée d’eux » d’une belle vieillesse.