Ce court texte a été rédigé en anglais par le père Clarence d’Entremont et publiés dans le Yarmouth Vanguard  le 4 septembre 1990. Traduction de Michel Miousse 

 

88. MA PREMIÈRE ENTRÉE AU COLLÈGE.

 

J’espère que vous allez me pardonner d’être personnel dans cet article.  Je veux seulement vous dire que le mardi qui suit la Fête du Travail ramène toujours de tristes souvenirs à mon esprit.  C’était le mardi 5 septembre 1922, que j’ai quitté la maison pour la première fois pour aller au Collège Sainte Anne, maintenant devenu l’université de Pointe de l’Église.  J’étais âgé de 13 ans.  C’était une tradition que l’année d’école commence le premier mercredi qui suit la Fête du Travail, à 7 heures du soir.  Comme à l’époque il était hors de question de couvrir la distance de Pubnico à Pointe de l’Église en une journée, nous, les gars du collège de Pubnico, devions quitter le jour d’avant, passer la nuit à Yarmouth et prendre le D.A.R. (le train de la Voie Ferrée du Dominion Atlantique) le matin suivant pour Pointe de l’Église. 

Cette année là, Pubnico allait envoyer au collège 7 garçons, le plus gros « contingent » de Pubnico à être entré au collège en une seule fois.  Peu de familles à cette époque pouvaient se permettre de payer $110.00 pour l’éducation et le pensionnat afin garder un garçon au collège pendant neuf mois.  Ordinairement, nous devions prendre le train au Haut Pubnico pour aller à Yarmouth.  Mais, en ce terrifiant mardi après-midi, peut-être parce que c’était la première fois, mon père prit quelques-uns de nous avec lui dans sa « Tin Lizzy » sans capot, le nom donné alors à la Ford. 

68 ans après que ces évènements eurent lieu, je peux encore me souvenir clairement comme si c’était hier, lorsque après le dîner, juste avant mon départ, j’allais dehors pour jeter un dernier coup d’œil aux terres sur lesquelles j’étais allé m’amuser depuis mes premiers jours, les arbres dont maintes et maintes fois j’avais essayé d’atteindre le sommet, la forêt derrière la maison où j’allais poser des collets en hiver pour attraper des lièvres, même lorsque je suis allé dire au revoir aux poules que j’avais nourries, les vaches que j’avais traie et même les porcs dont j’avais si souvent essayé d’imiter le grognement.  Tout ça, je devais le quitter ; Je n’allais pas les revoir avant trois longs mois et demi, jusqu’à Noël.  C’était trop ; les pleurs ont commencé à brouiller ma vision.  C’était le temps de quitter ; Je devais retourner à la maison sans pouvoir cacher mon agonie.  Voyant l’état dans lequel j’étais, mon père dit :  « Il devrait devenir un prêtre. »  S’il pensait que ces mots allaient sécher mes pleurs, il faisait drôlement erreur. 

Je vais vous épargner ce qui s’est passé à la dernière minute avant de quitter la maison, les dernières embrassades, et les derniers coups d’œil autour, alors la Ford m’emmenait loin de tout ce que j’avais connu et aimé depuis mes premiers jours. 

Mon père a ramassé les autres garçons et nous sommes partis à toute vitesse, et après une heure et 20 minutes qui me sont apparues comme une éternité, nous sommes arrivés à Yarmouth.  Je suis allé chez mon oncle où j’ai passé la première nuit de ma vie loin de la maison, une nuit qui m’a semblé durer une éternité, hanté par des mauvais rêves et l’insomnie. 

À l’aube, alors que j’allais m’endormir pour de bon, un brouillard avait dû se lever et activer le fameux avertisseur de brouillard du havre de Yarmouth qui venait de me réveiller, alors que j’avais à faire face à la réalité de la vie.  Et ainsi depuis ce jour, chaque fois que j’entends le son de ce blasphématoire avertisseur de brouillard de Yarmouth, le souvenir de ce terrifiant moment me revient à l’esprit, alors que je devais me lever et prendre le train pour Pointe de l’Église. 

En chemin, le racket des clangs et le bruit des rails résonnent encore à mes oreilles, et incommode encore mes narines l’odeur de la fumée qui filtrait dans notre compartiment dans lequel sept d’entre nous étaient assis, venant de la cheminée de la locomotive, qui nous emmenait à Pointe de l’Église.  Quel voyage monotone, mon premier en train, alors que tout ce que nous pouvions voir tout le long du chemin était des arbres et des clôtures ! 

Nous sommes finalement arrivés à une petite station rouge de Pointe de l’Église, où Léger Comeau, le concierge du collège, attendait notre arrivée, avec son cheval, et l’équipe qui allait transporter nos males et nos bagages.  Nous allions marcher les trois miles et demi qui nous séparaient du collège.  Je me souviens encore clairement du grand spectacle du clocher de l’église et de la magnifique grande façade du collège qui allait s’ouvrir à nos yeux sur cette colline où, m’a-t-on dit par après, mon arrière-grand-mère Thibodeau est née. 

Comme nous nous rassemblions à l’entrée des terrains du collège, les premiers étudiants, que nous avons rencontré sont Paul Stehelin, le futur procureur, dans son automobile de bois faite maison, et son frère Émile, que tout le monde appelait « Mith », qui, poussait, agissant comme moteur arrière de « l’automobile. »  Sur les terrains du collège nous avons rencontré un certain nombre d’étudiants américains qui étaient arrivés de Boston le jour précédent en bateau, quand le bateau de Yarmouth à Boston passait tous les deux jours. 

Et par la suite, à midi pile, résonna la fameuse cloche que j’allais entendre des centaines et des centaines de fois durant mes neuf années de collège.  C’est par la suite que j’allais goûter à mon premier repas au collège, qui était tout sauf ce que ma mère avait l’habitude de nous faire.  Il y avait une patate pour chacun, une grosse cuillère pleine de légumes et un petit morceau de viande d’environ deux pouces par deux, vraiment pas ce que ma mère avait l’habitude de nous mijoter.  Ce qu’on appelait le « thé » était fait à partir d’une certaine herbe ramassée dans les environs et bouillie ; c’est ce que nous avions à boire pendant que nous mangions ce qui était appelé le « dessert. »  Bien sûr, nos repas étaient pris en commun, tout comme nous allions étudier tous ensembles dans ce que nous appelions « l’Étude » (la Salle d’Étude.)  De même, il n’y avait que deux dortoirs, à une époque où il n’y avait pas de chambres privées pour les étudiants. 

Dans l’après-midi de ce premier jour, nous devions retourner à pieds à la gare de chemin de fer, accompagnées d’un prêtre, pour rencontrer les garçons qui venaient du Nouveau Brunswick, qui étaient venus de St. Jean jusqu’à Digby.  Et nous avions à retourner à pieds au collège, ce qui veut dire qu’à mon premier jour au collège, j’ai marché 10 miles et demi.  Et ce n’était que le début. 

Durant ces années de collège, nous avions deux après-midi de congé par semaine, les jeudis et les dimanches, où nous allions prendre de longues marches, trois par trois, jusqu’à cinq miles du collège, accompagnés par un prêtre. 

Nous avions classe sept jours par semaine. 

Le cours classique à l’époque comprenait sept ans de chacune des disciplines suivantes : littérature Française, littérature Anglaise, religion et histoire ; cinq années de Latin, de géographie et de mathématique, incluant l’arithmétique, l’algèbre, la géométrie et la trigonométrie ; quatre années de Grec ; deux années de physique, de chimie et de philosophie ; et une année de chaque discipline suivante : Biologie, botanique, géologie et astronomie. 

L’année durait 9 mois, trois mois et demi, avant Noël et cinq mois et demi jusqu’à la troisième ou quatrième semaine de juin, venant à la maison seulement pour trois semaine dans les vacances de Noël.  Nous n’avions que deux jours complets de congé par année, un en octobre et l’autre le Lundi de Pâques ; ce ne fut pas avant environ 1929 que nous pûmes venir à Pubnico ces deux jours.  Je ne vous dirai rien en ce qui a trait à la discipline en ces temps là, lorsque l’usage du tabac et des spiritueux était complètement interdit,  où toutes les lettres que nous écrivions étaient remises non cachetées et toutes celles que nous recevions étaient ouvertes avant de nous être données.  La correspondance clandestine avec le sexe opposé, si découverte, pouvait entraîner un renvoi du collège.  Nous étions interdits de quitter les terrains du collège en tout temps. 

Aussi dure que pouvait être la vie de collège alors, laissez moi vous dire que nulle part aujourd’hui vous ne trouverez une institution où est donnée la formation que nous avions en ces temps là au Collège Sainte Anne, qui célèbre aujourd’hui son 100ième anniversaire.